Dépaysé sur ses propres terres, tel je fus durant ce championnat du monde de hockey sur glace ! Non pas seulement parce que ce mois de mai nous valait une canicule inattendue, ni que cette joute ne précédait la suivante – footballistique – que de quelques jours, ni que je n’ai jamais rien compris aux règles exactes de ce sport où je ne distingue que l’art de résister à des bodychecks qui m’enverraient un mois en hôpital orthopédique. Rien de cela, mais mes compatriotes se passionnaient et je crois que cela m’émouvait.
Pourtant – et je dois ajouter à mes concessions – la marche du monde procurait largement de quoi jubiler ou pleurer : des guerres décimaient, affamaient, des concurrences nouvelles étouffaient lentement des secteurs économiques entiers, la brutalité générale des échanges sur les réseaux ou dans les talk-shows n’égalait que l’inculture des propos, le désintérêt pour autrui, l’absence de toute référence. Plutôt pleurer que jubiler d’ailleurs, mais avec les conflits militaires, industriels ou médiatiques, restons prudents.
Bien sûr, me souffle-t-on, la Suisse se dirige vers des votations de première importance qui décideront de sa démographie et de sa manière de se défendre. Et tout cela ne m’échappait pas. De plus, je n’ai jamais regardé le moindre match, pas suivi le puck. Je crois que je l’ai pris sans le voir passer.
Je sentais une sourde connivence avec ces supporters au point qu’ils me semblaient vivre la vraie vie. « Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. » déclarait Camus. Ailleurs, il fait du stade un rare lieu de l’innocence.
Aspirer à l’innocence dans la foule qui, distraite par tant de cris, de gestes, de bras levés, hypnotisée par le mouvement fulgurant de cette rondelle noire ricochant d’une canne à l’autre, disparaissant le plus souvent entre des colosses caparaçonnés masquant leur jeu, armant leurs bottes secrètes, tournoyant pour leurrer et ciblant soudain le rectangle de fer dont le filet se gonflera sous la clameur. Tout cela – pourtant ignoré, laissé à d’autres – me fascinait et me rappelait quelque chose de profond que la surface froide de la patinoire se voudrait de révéler.