Carême

« Mais ne fais pas cette figure de carême ! » entendait-on quand nous montrions triste mine ! Faire « carême » et « face de carême » revenait à s’affliger, manifester avec pâleur la douloureuse frustration que l’on endurait, porter sur soi les stigmates du renoncement…

Jeûne, abstinence, retenue, à peine avait-on le droit de rire, de se réjouir, de s’offrir détendu à la vie qui vient. Le contraire absolu de ce temps de ferveur, non ? Car le carême est à Pâques, ce que l’avent est à Noël : une attente espérante, un chemin jalonné d’étapes, une occasion de lire et relire la Parole, de faire sonner la Bonne Nouvelle, de dire et redire la Promesse.

Ah, oui, s’abstenir ! Mais pour remplacer par du meilleur ! Se dégager des pesanteurs, s’alléger, s’élancer.

Car la mode nouvelle, au mois de janvier, c’est de faire dry ! Dry january ! Non, merci, je préfère un verre d’eau, une tisane, une orange pressée ! Pas de souci : on fait dry sans s’en vouloir, pour son bien, et surtout parce qu’on a assez fêté. Peut-être encore pour dissiper une culpabilité de noceur, de goinfre des réveillons, d’ogre du nouvel-an ? Le remord du ventre. Alors on suspend les frais de bouche. Belle économie ! Comment ? ne voyez-vous pas que c’est respecter son corps ? Vous n’allez pas nous faire la morale !

Justement, Carême n’a rien à voir avec la morale, ni avec un quelconque régime ! Il n’est pas question de souffrir mais de s’ouvrir. Ainsi pour murmurer à notre vie entière, et jusqu’à nos si sourdes viscères, ce que Pâques vient déposer dans le fond de nous, il faut faire de la place, créer un vide, ouvrir un espace de rencontre.

Le pain, le vin, le baiser que nous aurons, pour un temps, éloignés de nos lèvres, c’est le Ressuscité qui nous les donnera, nouveaux, ineffables et si réels, au-delà du bien commun.

Bonne montée vers Pâques !

Jean-Daniel Rousseil