Claire grammaire de la mort

A vrai dire, c’est une vague qui vous emporte pour charrier et décanter le deuil, un long chemin de deuil. Déferlante ? Non car l’auteur ne cède pas à la tentation du fracas, de l’écume. Plutôt un mascaret, cet ourlet d’eau qui aux plus fortes marées remonte le cours des estuaires, animant le fleuve du mouvement des flots salins, les unissant dans un même pouls battant haut dans les terres. Souvenirs, émotions, impuissance, morale, épaisseur relationnelle, éclats d’Evangile, chansons populaires : voici ce qui roule dans le flux d’une langue liquide, tantôt douce et poétique, joueuse et féconde, tantôt réflexive, éclairante, précise, chirurgicale;  tantôt encore salée, dévergondée lorsqu’elle convoque sa langue paternelle pour démasquer la Camarde. Car tout roule : identité, catégories  mentales et  sociales, convictions, et affection, amour, filiation…

Marion Muller-Colard est la directrice des éditions  Labor et Fides. Elle siège aussi, en France, au Comité consultatif d’éthique et vient d’y examiner la question de la fin de vie lorsqu’on l’avertit que son père est aux portes de la mort. « AVC massif ». La voici brusquement mise au pied du mur, délogée de son bureau genevois et de ses tailleurs mondains, projetée vers l’humus pour y rejoindre un père à porter dans les bras impréparés de sa pensée tout entière bandée en un grand ahan. Car la fille sent que ce père recroquevillé, il lui faudra l’engendrer à sa délivrance.

Voici que le fleuve des phrases se tresse de plusieurs voix : la fillette que l’auteur se souvient avoir été, la mère qu’elle est devenue, mais aussi une figure spectrale qui émane d’elle et communique avec les médecins, psychiatres et autres coaches de mouroirs.  Dès lors, on se laisse porter, on laisse remonter sa mémoire à soi à la surface des eaux, on laisse le tissu d’une langue magnifique placer des mots sur l’inouï, sur ce que l’on n’a pas osé s’avouer au chevet de nos aimés, sur ce qui nous a fait avancer au côté de nos agonisants entre la défaite et l’exténuement… vers la solitude.

Mais comme Marion Muller-Collard possède une vraie plume, comme tout est dit avec netteté, avec franchise, avec une fine et lumineuse intelligence, on se sent aussi rejoint. Le tourbillon de mots, la spirale des idées, le mascaret du deuil a pris une forme, s’est donné une syntaxe de consolation qui intègre la souffrance et l’articule à l’espérance. La dédicace finale souligne cette unique issue pour les vivants : rester moins seuls.

Jean-Daniel Rousseil

Muller-Colard Marion, L’Ordre des choses, Paris, Sabine Wespieser, 2025