C’est avec de longs brins de paille que l’on liait gerbes et javelles aux moissons. La paille sauvait le grain, la tige servait une dernière fois le fruit. Rassemblés, serrés, ligotés les épis s’embrassaient par famille pour être jetés sur le char d’un coup de reins, soumis au fléau dans l’aire ou le battoir, puis structurés en meules.
C’est à ces faisceaux que le fascisme doit son nom. C’est à cette technique ancienne que notre civilisation du pain doit sa vie et sa prospérité : on a longtemps embrassé, étreint la récolte, patiemment, énergiquement, parcimonieusement. Des bras humains et un cordon de paille ou d’osier ou de chanvre.
Le fascisme s’est érigé hier en fléau politique et guerrier ; on l’a cru mort ; peste brune, voici qu’il renaît aujourd’hui. Du moins dans les discours. Et souvent par l’apocope « antifa ». Le fasciste est ce qu’il ne faut pas être, le fascisme est ce qu’il faut combattre. Et par un raccourci enraciné dans les pires instincts, le fasciste, c’est l’autre. Pas forcément en groupe, en javelles : seul, il est encore à redouter, à conspuer, à anéantir. Et par l’élan d’une morale de circonstance, tous les moyens sont bons, la fin justifie tous les coups. Même mortels.
Quel lien tient désormais ensemble le fagot social ? Par quoi a-t-on remplacé la paille ou l’osier de jadis, derrière les portes à triple verrou des villes modernes ? L’espace abstrait des réseaux où autrui n’est plus qu’un reflet, un discours republié, répercuté, dépersonnalisé ? L’espace semi-public des cénacles, centre autogérés ou sacristies où l’on se convainc entre soi ? Les arrière-boutiques des partis où l’on analyse les slogans porteurs pour faire réélire les siens à n’importe quel prix, c’est-à-dire au prix exorbitant de la visibilité devenue valeur suprême à l’époque où les budgets capotent, les projets claudiquent, le rejet déflagre ?
On ne peut pas lire Chapoutot[1] qui décrit les modernes et meurtriers aveuglements collectifs sans lire Ionesco[2]. qui les a vécus, vu se décanter, absorbés malgré lui comme un poison à recracher. Car il faut nos seulement surveiller mais survivre. Il en va de la gerbe et de la récolte.
Le lien social est à retresser, redresser, retisser.
Jean-Daniel Rousseil
[1] Chapoutot Johann, historien du Fascisme
[2] Ionesco Eugène, dramaturge de « Rhinocéros », essayiste de « Antidotes »
