Immersive ! Il semble que, désormais, pour être vraiment satisfaisante, une expérience, quelle qu’elle soit, doit se revendiquer « IMMERSIVE ». Je l’écris en capitales pour faire bon poids, car c’est de cela qu’il s’agit : sombrer dans un monde de sensations qui nous enveloppe totalement, qui nous soustrait aux pesanteurs habituelles, qui nous procure un embrassement liquide, léger et sans défaut. Et qui suggère que le monde où nous sommes nés n’est pas fait pour nous.
C’est de loisirs qu’il s’agit souvent : aires de jeux numériques, nouvelles pédagogies 2.0 avec effets spéciaux, grandes expositions d’art sans la moindre toile authentique mais avec un jeu d’images projetées tout autour de soi dans un site naturel. Gare ! les applications linguistiques, commerciales et politiques suivent de près. Ce que les écrans géants ou les casques de réalité virtuelle procurent, le voilà utilisé par des concepts de cocooning gigantesques. Il s’agit littéralement de se noyer dans l’impression.
Bah… on ne va pas bouder son plaisir ! C’est celui du bain, de la nage, de la plongée sous-marine. Un temps d’allégement et de délassement qui nous refait à neuf. Qui affirmerait, sous le masque d’un stoïcisme de carnaval, qu’il déteste saisir, libre et nu, l’occasion d’échapper pour un temps à la gravitation, à l’attraction terrestre, à l’angoisse de la chute ? N’est-ce pas l’expression légitime d’une nostalgie ? N’avons pas crû dans les eaux maternelles ? Quelle vertu exige-t-elle donc que nous nous abstenions de nous revivifier ? Baudelaire, enfin, si près de toute soif profonde, n’a-t-il pas inscrit, dans la mer et dans le ciel, les lettres de noblesse de cet élan quasi-mystique ? Relisons-le :
(…)Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides. « Elévation » in Les Fleurs du mal
Pourtant, l’approche de Pâques nous suggère une autre lecture que nous nous permettons d’ajouter. Le propre de ce moment particulier est, bien plus que l’engloutissement du Christ dans le tumulte de la faute originelle, son issue. Là où Baudelaire conclut que la mort (« Vieux Capitaine ») est un ordre second où trouver du nouveau, le tombeau qui a renfermé le Crucifié ne reste pas le lieu où nous devions entrer et nous immerger dans la fraîche béatitude du caveau, doux refuge hors d’une réalité violente, mais celui dont nous pouvons sortir en sa compagnie. Et, pour Lui, coûte que coûte ! Au prix de l’amour du monde…
Remarquez, cet élan vers la sortie a été repris par bien des artistes. Pour la période récente, évoquons deux œuvres cinématographiques qui présentent des scènes similaires. Au rayon enfants, le héros de Croc blanc (R. Kaiser, 1991), lancé adolescent sur la piste des chercheurs d’or, est avalé par un lac gelé qui cède sous le poids du traineau funèbre d’un infortuné camarade. On suit le jeune Jack dans les limbes d’un glacial trépas jusqu’au moment où il parvient à se dépêtrer de la corde qui enserre sa cheville, puis à remonter vers la surface, renouvelé et capable de faire un ami d’un loup orphelin. Nouvelle vie, capacité inédite à confronter le danger, la solitude et le mal : d’un seul coup, Jack est adulte. Dans La Leçon de piano de Jane Campion, l’épisode est si semblable : la malheureuse Ada, mariée de force à un colon insensible et brutal, fuit avec son aimé à bord d’une barque où elle a absolument voulu faire charger son piano, compagnon immersif de son mutisme. Une vague bouscule le portefaix, le piano tombe à la mer et y entraîne Ada que l’on sent longuement osciller entre le désir de gagner une sorte d’éternité musicale maritime et le choix de vivre. Elle choisit de se dégager, de remonter, de ressurgir. Resurrexit !
Immersion sensorielle, fascinante, porteuse d’une promesse d’allégement. Les artistes, âmes affutées, nous en disent la légitimité et les enjeux. Voudrons-nous de l’émergence, du resurgissement, de la résurrection ? Et de la vie renouvelée qui l’accompagnent ?
Christ ouvre un chemin pour de bon. Audacieux, inédit, émersif !
Joyeuses Pâques !
Jean-Daniel Rousseil
