Pose rafraîchissement

D’un coup de zapette, nous voici passés d’un rectangle blanc à un rectangle vert, d’un rectangle froid à un rectangle torride, bref de la glace au gazon. Autres lieux, autres jeux, autres enjeux.

Ce qui fait débat – outre certaine calamiteuse entrée en lice des Suisses – ce sont les  » pauses  rafraîchissement « . Comment ? refuserait-on à ces chevaliers modernes de se désaltérer ? Mépriserait-on, chez soi, le goulot embué et mousseux ? Nenni ! Se dresserait-on contre un temps de suspens qui allègerait l’attente fébrile et presque tragique du score ? Non point !

Il semblerait que ces pauses sont en fait des temps de pose publicitaire qui s’ajoutent aux spots, flashes, bandeaux, pancartes, marques de tout poil et logos de tout tricot. Durant ces instants de restauration, c’est le flot de la réclame qui reprend ses droits – comme s’il les avait abandonnés.

Il ne s’agit pas d’étancher une soif légitime, contenue dans les limites du stade et de son train de courses, de dribbles et de shoots, mais d’en susciter une autre, illimitée. Les héros du ballon, canette XY à la main, redeviennent des porte-enseignes, des trolls, pour ne pas dire des fils de pub. Scandale ! Mais la protestation n’est pas peu hypocrite : ne sommes-nous pas accoutumés à cet incessant déferlement de propagande ? Ignorons-nous donc qu’on ne nous offre des jeux que pour nous vendre du pain ?

La vraie question est ailleurs : ne protestons-nous pas contre une usurpation de soif ? Mais se demander ce qui nous désaltèrerait, revient à savoir ce qui nous altère. L’utilité quotidienne, qui trouverait son délassement dans le jeu ? La lutte, la rivalité, l’exigence de résultats qui se projetteraient dans la pression du match jusqu’au coup de sifflet fatidique ? Ou encore l’idée que nos obligations permanentes renforcent l’aspiration à une gestuelle, des trajectoires et des courbes, des passes et des essors qui relèvent de la grâce ?

Oui, une sorte de théâtre muet et mobile où seule la foule élève la voix, clame et acclame, déchiffre des rôles, des échanges, des tirades, sculpte des victoires et des arcs de triomphe, recrée parmi les joueurs un Parnasse ou un Panthéon. Or ces divinités ne boivent pas de sodas, n’ont pas, comme le commun des mortels, des vêtements griffés : ils griffent et rugissent, ils expriment eux-mêmes le nectar de leurs exploits.

Ce qui nous rafraîchirait plus encore ce serait la conscience renouvelée de notre finitude et de notre aptitude au dépassement, le pressentiment que nous relevons d’un ordre qui dépasse les réalités terre à terre, que nous ne sommes jamais vraiment enclins à prendre la pose et à nous crisper dans une immobilité factice, que nous sommes voués au mouvement d’une vie qui nous a été donnée et qui demeure pour de bon invendable car elle est incessible.

Mais pas l’ingestion d’une potion brunâtre vaguement dérivée d’une mixture anti-dépressive.

Jean-Daniel Rousseil