Vous êtes montés à Sant Pau par la pente douce de la Rambla de Gaudi. Le jour paraît à peine. Le calme du matin est comme souligné par la balayeuse qui brosse les pavés, avale des charpilles de chupa chups, des cartons d’Estrella Damm, des plumes froissées de pigeons ; la machine mouille le sol avec application et mêle l’air cru d’une odeur d’herbe que recouvrent à peine les effluves de café et de pâtisserie pulsant hors des seules devantures éclairées où des serveurs s’affairent à disposer, nettoyer, dresser leurs tables de métal peint.
Sant Pau est fidèle à lui-même : de pierre rouge comme la santé, le vieil hôpital développe ses fresques avec la complexité qu’une maladie rare met à tapisser le moindre recoin d’une vie affaiblie, comme si la vigueur demeurait mitoyenne du chancre, dans l’ordre naturel qui les relie et les juxtapose. Au cœur des grands palmiers qui ornent l’escalier, une myriade de loris siffle et parle toutes les langues, se chamaille et se pourchasse dans l’ombre transparente, réinvente sans cesse l’air matinal en volant sans but pour revenir à ses perchoirs. Vous suivez du regard ces volatiles bigarrés et songez à cette innocence qui vous tire des lassitudes de la nuit.
Plus loin, si loin, une grue titanesque a allumé ses feux de fonction, gire lentement entraînant avec elle le ciel de ce premier printemps et emprunte à l’aurore ses teintes successives. Le chantier colossal touche à son terme. Au sol, encore invisible, vous savez que, toute bardée de sangles, une immense croix de pierre taillée attend l’envol. Elle rejoindra vers les hauteurs cette étoile translucide qu’une lumière habite maintenant pour toujours, une étoile comme une fleur dodue et débonnaire, une étoile dont la robe serait arrondie par le souffle d’une maternité prochaine, une étoile « en espérance ».
La croix, elle aussi, est étoilée. Elle a pris un lent essor et vous suivez son ascension méticuleuse. Oh, sans doute s’agit-il d’une précaution technique, mais vous postulez que cette lenteur est au service d’un ordre supérieur d’attention et de présence. La croix émerge tout juste encore des toits de ce quartier paisible, dont la paix procède pourtant nouvellement depuis que la croix s’élève car le soleil les touche d’un même geste. La voici à l’épaule de la cathédrale, frôlant ses arcs-boutants; elle est blanche, novice, elle est revêtue de matin, tandis que, bâtis depuis des décennies, les flancs ouvragés de la nef ont déjà pris sur eux comme un manteau de suie, de rouille, et peut-être de poussière de pain.
Il y a le cri des loris, l’odeur d’herbe, de café, la lumière qui s’installe et pose ses ombres, il y a aussi la grue patiente qui élève sa charge étincelant sans hâte et qui l’a portée à hauteur de l’étoile dont la lampe a encore pâli mais subsiste, persiste, douce et tenace, rivalisant avec l’air qui de rose vire à l’or. Vous savez où la croix prendra place, vous distinguez à contre-jour, minuscules, suspendus à leurs harnais, une grappe d’hommes ombreux qui s’apprêtent à guider le dernier élan de l’avènement. Vous vous demandez évidemment comment une telle masse tiendra debout à pareille altitude et dans pareil éclat ; vous vous souvenez des dessins, des paraboles, des miniatures de Gaudi ; vous savez comment ce rêve a pris forme. Voici que la croix se pose à son emplacement. Voici qu’elle repose car vous voyez les sangles s’amollir, le grand orin se détendre et la grue se relever légèrement, tourner sur elle-même puis comme disparaître dans le blanc qui vous aveugle et vous fait baisser la tête.
Vous voyez qu’une foule s’est amassée sur les escaliers de Sant Pau pour assister à l’événement, brandissant à bras raidis des forêts de téléphones qui rediffuseront ces minutes éblouies dans le monde entier. Vous alliez céder à la contrariété. Mais vous vous reprenez : ils ont tous vécu longuement dans cette attente ; comme vous, ils devinent que ce n’est pas cela qui importe, qu’il y a plus, qu’ils ont assisté à un incandescent miracle.
Vous songez encore à ce nom catalan « Sagrada Familia », comme un long éclat de rire, comme la joie de révérer le sang commun et partagé. Le sang versé. Vous songez à Gaudi, absorbé par son rêve, heurté par un tram, suspendu dans sa courbe végétale et solaire. Vous sentez que l’odeur d’herbe se dissipe. Vous voyez la foule se défaire car c’est fini.
Vous sentez que Gaudi se savait trop bref pour voir l’achèvement. Vous savez qu’il l’avait vu comme un commencement.
Jean-Daniel Rousseil
