Qui ne connaît Vincent Munier, ce cinéaste naturaliste qui emmenait Sylvain Tesson sur la
piste de la panthère des neiges (diffusé sur plusieurs chaînes TV dernièrement)?
Le voici de retour avec Le chant des forêts qui sort au cinéma ces jours.
Ce nouvel opus, comme le précédent – qui laissait large place aux méditations de Tesson –
s’écarte du documentaire et se donne une trame polybiographique puisqu’on y rencontre
trois générations, le cinéaste flanqué de son père et de son fils, qui essaie de maintenir
debout la « maison nature » comme héritage essentiel, comme dépossession commune – si
l’on ose dire.
L’aïeul sait qu’il ne pourra pas montrer à son petit-fils le grand tétras disparu de l’arc
jurassien durant ces deux dernières décennies, malgré maints efforts de maintien, mille
zones protégées, une protection de tous les instants. Un ensemble de mesures qui ont
permis de réintroduire avec succès le lynx, par exemple.
Alors quoi ? Une espèce en remplace une autre et le compte est bon ! Munier laisse son père
protester que non ; et que le plus affligeant est que tout le monde s’en fiche ! Or, dans les
clairières de l’ample Jura, le tétras était l’insaisissable, le graal des ornithologues prêts à
coucher dehors dans le gel et la gerçure pour le voir se cambrer en déployant sa roue. Avec
le tétras, c’est un immatériel patrimoine qui disparaît : l’impalpable dignité du vivant.
Le gamin a de la chance et le vieux est coriace. Ces nuits partagées dans les forêts glacées ne
leur seront jamais reprises. « Fumée des fumées » ou « brume des brumes » murmurent ces
modernes ecclésiastes tandis que montent des écharpes de buée tantôt des forêts
vosgiennes, tantôt de la gueule du dernier grand fauve au bec crochu : le tétras de jais au
front de qui palpite une tache de sang.
Jean-Daniel Rousseil
Vincent Munier, Le Chant des forêts, Kobalann, 2025
