Comme toute année non-bissextile, en 2026, on peut superposer les calendriers de février et mars : même jour du mois, même jour de semaine. Ce qui nous vaut deux « vendredi 13 ». Annus horribilis pour les superstitieux ! Ceux qui ne le sont pas savent que cette crainte est due au fait que, treize à table, les convives de la Cène ont partagé un repas suivi des plus funestes événements. Mais qui était le treizième ?
La tradition fait qu’il s’agit de Judas Iscariote, le traître, celui qui met la main dans le plat avec sa sainte victime. Et convenons que cette interprétation suffirait. N’était-il pas leur compagnon durant trois ans ? N’avait-il pas fait ses preuves de disciple, élève perfectible sans doute mais jamais recalé ? Ne s’était-il pas vu confier les finances du groupe ? Et surtout, n’avait-il pas été, tout comme les autres, choisi, appelé par son nom, pris par la main ?
Comme les autres… mais alors ce treizième aurait pu tout aussi bien être Pierre, Jacques ou Jean ! Vous ou moi, en somme ! Saisi soudain par la frustration, l’impression que la révolution s’éternise, la conviction qu’il fallait faire bouger les choses, mettre l’Histoire en mouvement… Vendredi : la Pâques approchait ! On avait vécu le Grand Pardon, puis les jours de sanctification. On attendait la délivrance. En avant !
Et si après tout, le gêneur, le gravier dans les sandales, c’était Lui ? « Pas le moyen de reposer sa tête… », « Et moi, je vous dis… », et surtout « Rendez à César ce qui est à César… », et plus encore « …et à Dieu ce qui est à Dieu ». Comme s’il était impossible de vivre encore le réconfort de la sécurité, de l’unanimité, de la satiété. Car après tout, il n’est pas donné à tout le monde d’être surhumain, de survivre au désert, de tenir tête au tentateur ! Un peu de compassion, je vous prie !
D’ailleurs, n’y aurait-il pas orgueil à se dresser ainsi au-dessus des semblables ? A en vouloir toujours plus ? A réclamer, en quelque sorte, treize à la douzaine ? A se jeter dans des entreprises somptuaires ? Judas n’a-t-il pas cherché à renflouer la caisse, ou la barque si l’on préfère ? La pêche miraculeuse n’est pas au programme de chaque jour, que l’on sache ! Après deux ou trois pas sur les eaux, Pierre n’a-t-il pas réalisé sa forfanterie avant de couler à pic ?
Douze disciples : le compte est bon ! On aura des souvenirs à partager. On tiendra un bon mois et on retournera à ses affaires. Comme en 2026 ! Deux vendredi 13 en plein carême ! Mais comme il ne s’est rien passé de sanglant ces jours-là, comme les drames de Crans ou de Chiètres sont tombés de banals jours de semaine, comme on s’est demandé, à ces occasions « comment Dieu pouvait permettre ça », eh bien, on tournera la page des tabloïds et on passera à autre chose : ces sportifs handicapés qui disputent les Olympiades paralympiques, par exemple, voilà une noble cause ! Voilà une source d’espoir ! Ces jeunes gens ne sont pas dans la culmination et la suprématie, mais dans le dépassement ! Sans ironie, ça tourne rond comme le chiffre 12 ! Comme les heures de l’horloge et les mois de l’année.
Oui, tout comme le temps qui avance et nous rapproche de toute fin. Et si le treizième, c’était LUI. Non pas le traître impatient et perfide qui veut provoquer la fin, qui s’érige en Deus ex machina, qui veut boucler la boucle, mais Celui qui incarne le recommencement, le début d’une ère nouvelle, en un mot la résurrection ?
Mais voulons-nous de ce temps qui nous échappe puisqu’il n’appartient plus au cycle de nos astres familiers, de nos nuits et de nos jours, de nos saisons et de nos générations ? Voire de nos gestions et de nos digestions ? Voulons-nous de ce temps qui n’est plus un dû mais un don ? Voulons-nous de ce Christ qui, nous relevant de nos douzaines ressassées, dépasse nos vendredis pour aller réinventer nos dimanches, prend nos quignons pour en refaire du pain, de ce Christ qui, après s’être fait notre frère, notre semblable, se fait notre… prochain ?
Jean-Daniel Rousseil
