Ventoux – Alpe d’Huez

Les héros antiques gravissaient des montagnes idéales, faites pour confirmer les sages dans leur prudence. Le héros est un fou de Dieu, un ouvreur de voie, une sorte de sacrificateur qui franchit indemne les frontières de l’expérience humaine. Ce qu’on admire en lui, c’est la limite qu’il n’outrepasse que par exception, renforçant le caractère solennel, éternel de l’invincible falaise qui sépare les humains des sphères célestes.

Les champions se jouent de montagnes bien réelles, nullement métaphysiques, nullement métaphoriques, celles devant lesquelles ont renoncé les sages. Le champion est un fou tout court, un dévoyé, un profanateur. Il jette au ravin l’image même de ceux qui l’ont précédé. Il devient, juché sur son vélo, les pieds rivés à ses skis, le corps suspendu aux filins de son parapente, au si léger tissu de son wingsuit, un négateur de la réalité.

Le champion cycliste moderne ajoute à son exploit une dimension particulière : il sème le peloton, il surclasse la meute à laquelle il appartenait et dont il s’est échappé, il humilie le fretin des petites cuisses qui s’acharnent tout au plus à le suivre.

Sans doute se dépasse-t-il lui-même, sans doute est-il meilleur que les autres ! Mais il génère une attente nouvelle : non pas celle du match, de la dispute, de la lutte au coude à coude, mais la crainte qu’il n’assure pas, une fois de plus, sa propre suprématie.

Le héros antique soulevait l’enthousiasme au sens fort, fédérait les patriotes et les sentiments ; le champion d’aujourd’hui suscite sans doute l’engouement, mais laisse sourdre la jalousie et le scandale.

Le héros émouvait au centre d’une sphère sophistique où la comparaison semblait possible sans l’être véritablement. Le champion d’aujourd’hui est un nihiliste pourvu d’un équipement sophistiqué bardé d’enseignes publicitaires, tout comme ses émules qui sillonnent les départementales.

On l’admire pourtant et, après tout, on a sans doute raison.

Car le vrai champion d’aujourd’hui est l’admirateur ; sa prouesse est l’humilité.